CARNET DE PLONGÉE # 4

Le rubis - Éloge du confinement volontaire

PRIVATION

Nous voilà involontairement confinés et privés de la mer. Privés du printemps, privés d’explorations, privés de navigation. Nous sommes surtout privés de cet état de confinement volontaire qui fait notre bonheur, celui que nous vivons sous la surface.

La plongée est un confinement choisi et pour beaucoup d’entre nous nécessaire. Nécessité de quitter la terre quelques minutes, quelques heures voir plusieurs jours pour se réfugier dans l’abri liquide et s’isoler un instant du reste du monde. Plonger c’est faire l’expérience du présent absolu : contempler furieusement, refouler les pensées insignifiantes, contrôler son corps et son mental.

On nous demande souvent ce que nous faisons pendant les heures de paliers que nous réalisons suite à une plongée longue et/ou profonde et si cela n’est pas trop pénible. Nous répondons que ces paliers paraissent souvent trop courts et que le retour à la surface n’est pas une urgence. Privilège de la sursaturation qui nous offre un temps obligatoire pour lire, méditer, s’apaiser et passer un moment de qualité avec l’autre, le binôme. Faire des paliers c’est posséder une excuse valable pour s’appartenir.

Le Rubis Justine Rauby proue
Épave du Rubis Kraken Plongée

CONFINEMENT VOLONTAIRE

En juillet dernier lors de l’expédition Gombessa V, Laurent, Thibault, Yanick et Antonin ont passé 28 jours confinés sous la mer dans un habitacle de 5m2 à saturation (Je sais donc que Thibault fera bonne figure face au confinement Covid19 au moins 28 jours). Bien que le confinement volontaire exclue les notions d’injustice et de bouleversement du quotidien comme celui que nous subissons actuellement, il force néanmoins la capacité d’adaptation. La mission qu’ils s’étaient donnée, les sorties longues et quotidiennes en plongée ont permis d’atténuer le huis clos et la promiscuité. Mais lorsque pour cause de mauvaise météo nos quatre aquanautes se sont retrouvés pendant quelques jours privés de sortie, la folie n’était pas loin.

Privée de plongée physique je me souviens de mes immersions antérieures et s’il y a bien une épave qui soulignerl’ambiguïté du confinement comme source de liberté c’est celle du RUBIS.

Sous le Rubis Kraken Plongée
Épave du Rubis Justine Rauby

4.15 MÈTRES DE DIAMÈTRE

Fréquenté, plongé, photographié… le Rubis est un naufragé volontaire célèbre. Voué à la destruction pour cause d’obsolescence il est sauvé et coulé par la Marine en 1957 sous le Cap Camarat (large de Saint-Tropez) pour de servir de cible de tir. Sa riche histoire est longuement détaillée dans Naufrages en Provence ou Le livre des épaves, fascicules 6 et 7 d’Anne et Jean-Pierre Joncheray. 

La liberté qu’inspire le Rubis est liée au bleu presque toujours cristallin qui l’entoure et à la lumière que réfléchit le lit de sable blanc sur lequel il repose. Sentiment atténué par une légère claustrophobie lorsque le plongeur réalise qu’il fait face à un sous-marin. Le Rubis, précieux submersible de classe Saphir a servi pendent la première guerre mondiale comme poseur de mines et embarquait 45 hommes. 45 hommes confinés dans un habitacle de 66 mètres de long et 4,15 mètres de diamètre intérieur. 

Un passionnant podcast de la conversation scientifique d’Etienne Klein sur France Culture intitulé « la vie intime des sous-marins nucléraires » dans lequel sont discutés les thèmes du confinement volontaire sous l’eau et dans l’espace est disponible en suivant le lien ci-dessous:

https://www.franceculture.fr/emissions/la-conversation-scientifique/la-vie-secrete-des-sous-marins-nucleaires

Épave du Rubis ccr apnée
Le Rubis Apnée Kraken Plongée

CHACUN SA MÉTHODE

Août 2019: Nous arrivons sur site à 12H00 lorsque le soleil brûlant repousse la foule et offre à la mer sa pause quotidienne. Réfugiés sous les fraîches profondeurs momentanément dépeuplées nous nous pensions enfin seuls lorsque de fines silouhettes apparaissent. Chassés par la rotation des clubs de plongée dont le ballet d’hélices rend leur pratique impossible en matinée, des apnéistes profitent comme nous du calme pour s’entraîner.

J’ai plusieurs fois croisé des apnéistes sur des épaves et ces entrevues m’ont toujours déstabilisées. À 40 mètres de fond, équipée comme si je me rendais sur la lune je me retrouve face à face avec un type presque en slip. Je me demande ce qu’il fout là sans rien à respirer et quelle liberté peut il trouver à s’infliger une telle épreuve. J’imagine qu’il se dit dit plus ou moins la même chose, qu’on a vraiment l’air débiles Thibault et moi à suer dans nos étanches, à augmenter notre souffle par des faux-poumons et à trimballer autant de bail-out pour descendre si peu profond.

À chacun sa méthode pour se confiner sous la mer. Ce jour là nous avions passé plus de deux heures de contemplation, presque seuls au large de Camarat. Désormais c’est en nous replongeant dans nos souvenirs d’explorations que nous arriverons peut-être à trouver le temps un peu moins long.

Prenez soin de vous.

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