Le Protée # 3

Le Protée # 3

Carnet de plongées # 3

Le Protée

FICTION MARITIME

Nous sortons de l’avant-première du Chant du loup nos têtes chargées de bleu et d’acier. Le bleu, c’est celui de la Fourmigue du Lavandou dont les canyons sont ici magnifiés par les images de Jacques Ballard. Pour ce qui est de l’acier l’évidence s’impose, le personnage principale du film est un sous-marin.

Lors du tournage Thibault a formé l’équipe de Splash Prod au recycleur rEvo et assuré la sécurité des acteurs. Il me raconte quelques anecdotes, la discussion s’enchaîne sur l’ambiance du film, réaliste et oppressante. Nous divaguons, certains souvenirs sont invoqués puis il prononce un nom magique: Le Protée.

Le protée épave

FORTUNE DE MER

Un sous-marin c’est une ombre clandestine ne regagnant la surface qu’à la nuit tombée afin de reprendre son souffle. Quand il sombre, le sous-marin passe sans fracas d’une obscurité à une autre. Le Protée s’est abîmé silencieusement un jour de décembre 1943 et ce malgré les cris abyssaux des 74 hommes présents à son bord.

Je ne désire pas retracer l’histoire du Protée, celle-ci est suffisamment renseignée (1). Non, ce qui m’intrigue c’est cette fascination des plongeurs à vouloir arpenter des naufrages. Les archéologues envisagent l’épave comme une énigme, un prétexte à l’exploration d’un patrimoine subaquatique en mal d’identification. Pour les biologistes l’épave n’est souvent qu’un récif artificiel, tandis que les mécaniciens la conçoivent comme un témoignage des ingénieurs du passé. Pour certain l’épave profonde représente un défi, une case à cocher sur la liste mythique des « épaves déraisonnables ».

Pour moi l’épave est une preuve. La preuve de l’ascendant de l’homme sur les autres animaux terriens puisqu’il est le seul à pouvoir ainsi coloniser les profondeurs de ses artefacts. Quand nous plongeons l’épave rassure, c’est l’humanité sous les flots. Quand nous l’intellectualisons l’épave terrifie, c’est la mort violente en mer.

(1) Les informations concernant le Protée ne manquent pas sur internet. Vous pourrez aussi trouver les renseignements nécessaires dans le fascicule n°20 de l’ouvrage Naufrages en Provence Corse et Ligurie, d’Anne et Jean-Pierre Joncheray et Eveline et Cédric Verdier.

 

Le protée sous-marin

MÉMOIRE

Pour parvenir à leurs fins les chasseurs d’épaves ont pris la maligne habitude de laisser trainer leurs oreilles à proximité des étals de pêche. La ruse est redoutable et en 1995 elle permet à Henri Germain Delauze de retrouver et identifier le navire. Son exploration à bord du Minibex confirme la position du Protée, celui-ci repose au large de La Ciotat par 125 mètres de fond.

Un esprit veille le tombeau de l’extérieur. Il s’agit de Raymond Morales l’unique rescapé ayant débarqué juste avant la catastrophe. Lorsqu’il décède en 2014 sa famille émet le souhait de le voir rejoindre ses camarades. C’est Jean-Michel Pontier médecin militaire hyperbare qui met en place le projet Orion dont le but est de clarifier les causes du naufrage ainsi que de descendre les cendres de M. Morales sur l’épave. Thibault est appelé pour organiser et filmer la plongée, c’était la première fois qu’il plongeait sur le Protée.

Le protée saint-pierre

IMMERSION

Au printemps 2017 je replonge enfin sur le Protée et cette fois-ci, c’est Kraken qui organise. Je bascule et me laisse couler, ma descente m’appartient. Étape transitoire entre l’excitation de la surface et l’intensité du fond c’est un moment de concentration et de paix, mon corps chute et mes pensées vagabondent. Si je descends sur un site que j’ai déjà plongé c’est à ce moment que les souvenirs des immersions passées me reviennent. Sur le Protée c’est particulier; je revois la famille de M. Morales, émue et heureuse – je revois son nuage, il enveloppe le kiosque et monte la garde.

J’atterris et rends mes hommages aux gars coincés ici pour l’éternité. À partir de cet instant mon état d’esprit change; je dois me concentrer sur mes sensations ainsi que sur le pilotage du recycleur. Il s’agit surtout de profiter du peu de temps dont nous disposons: s’émerveiller devant une épave monumentale et rapporter quelques images.

Ce jour là le soleil est avec nous et la zone n’a rien de crépusculaire. Nous commençons par l’arrière en passant sous la poupe puis admirons les hélices et les gouvernails de profondeur avant de remonter par le côté tribord du fuselage. L’épave a piégé un gigantesque filet formant un cirque mais le Saint-Pierre ne s’y laisse pas prendre. Je monte au kiosque, survole le canon et jette un coup d’oeil à l’ordinateur; déja dix minutes que nous sommes au fond, il ne faut donc plus trainer et retourner à la ligne de mouillage. J’envie parfois les plongeurs du futur, ils posséderont peut-être la technologie leur permettant de rester ici plus longtemps.

Le protée hélice
La protée canon

PARAMÈTRES

Plonger en recycleur nous permet de nous aventurer à grande profondeur tout en gardant une configuration « légère ». Pour cette exploration dont le point le plus profond est de 124 mètres nous avons décidé d’une durée totale de plongée de 138 minutes (Environ 15 minutes au fond et 2 heures de paliers). Chaque plongeur est responsable de sa configuration et de ses paramètres de plongée. Ces choix se font avec du temps, de la recherche et de l’expérience.

Un recycleur fonctionne avec deux bouteilles. Une bouteille appelée diluant qui peut être de l’air ou un mélange comme le trimix (oxygène – azote – hélium) et une bouteille contenant de l’oxygène pur. Le plongeur commande un mélange que la machine fabrique en temps réel. Pour cette plongée nous avons choisi un diluant fond Tx 7/70 (7% d’O2 et 70% d’hélium ce qui permet d’éviter la narcose). Nous avons emmené avec nous des bouteilles de sécurité (bail-out), si le recycleur tombait en panne pendant la plongée ces bouteilles nous permettraient de regagner la surface et effectuer nos paliers. Dans ce cas les bail-out sont: pour le fond un Tx 12/65 , un travel Tx18/45 et un Nx30.Le bateau assurant la sécurité en surface est équipé d’une ligne de sécurité constituée d’un Nx 50 et d’une bouteille d’O2 pouvant être envoyée aux plongeurs s’ils en font la demande (pour demander l’envoie de la ligne de sécurité le plongeur gonfle généralement un parachute présentant un signal d’alerte).

LE GAPEAU # 2

LE GAPEAU # 2

Carnet de plongée # 2

Le Gapeau

”Epaves déraisonnables”

Déraisonnable, l’adjectif est entré dans le langage courant des plongeurs pour qualifier les épaves profondes, ces épaves énigmatiques qui gisent au delà de 60 mètres de profondeur. Déraisonnable, ce qualificatif juste et poétique fait tinter à mes oreilles le son du plaisir coupable. Ces épaves déraisonnables sont comme le chocolat, on ne devrait peut être pas mais au final cela ne fait pas grand mal.

Le Gapeau a été décrit par Anne et Jean-Pierre Joncheray dans un le fascicule n°20 du « Livre des épaves« , intitulé Naufrages en Provence, Corse, Ligurie. Épaves déraisonnables de Marseille à Bonifacio et à San Remo. Ce remorqueur à vapeur du début du XXème siècle repose par 71 mètres de profondeur, entre les îles des Embiez et le cap Sicié.

Le Gapeau illustration

Naufrage

L’histoire du navire est longtemps restée incertaine et mystérieuse. Il a finalement été déterminé que Le 3 mars 1925, le cargo Phocée a abordé et coulé Le Gapeau qui remorquait alors un chaland nommé Le Veinard. Il n’y a eu miraculeusement qu’un seul blessé lors de ce naufrage. Le navire fut ensuite facilement identifié par les plongeurs, son nom étant inscrit sur sa cloche ainsi que sur sa poupe.

Pont du Gapeau

43°03,300 N – 5°47,440 E

Pour trouver l’épave, il faut se rendre au sud de l’île du Gaou. À l’époque où Anne et Jean-Pierre Joncheray plongent sur Le Gapeau, le site est situé en zone militaire et interdit à la plongée. L’épave n’a évidement pas bougé, mais aucune autorisation n’est récalmée. Jean-Pierre Joncheray nous conseille de nous méfier de la petite roche qui se trouve à côté du site et que l’on confond souvent avec l’épave quand on la cherche au sondeur. Je ris intérieurement en lisant ces lignes puisque vingt ans plus tard, nombreux sont ceux à encore se faire avoir.

Le Gapeau tribord
Exploration

Si par mégarde vous atterrissez sous le courant du Gapeau et qu’en chemin vous rencontrez un grand filet de pêche posé au sable, remontez-le et vous arriverez à la proue du navire. Vous vous retrouverez alors devant une étrave droite, pointant éternellement vers l’ouest. Comme de nombreuses épaves méditerranéennes, la carène du Gapeau est recouverte d’huîtres et d’éponges jaunes et grises. Au sable on admire une colonie de Pennatules ou Plumes de mer. Un peu plus loin vit une gorgone blanche et solitaire, Euniella verrucosa. On ne peut la manquer tant son ivoire tranche avec l’ambiance sombre de l’épave.

On se laisse glisser jusqu’à la poupe pour arriver face à l’hélice. Celle-ci surprend tant  elle parait surdimensionnée pour la taille du bateau. Elle était pourtant parfaitement appropriée à son rôle de remorqueur. Le safran succède à l’hélice. Le longer permet de naturellement s’élever jusqu’au pont du navire. C’est ici qu’un étrange triangle apparaît: il s’agit en fait du secteur de barre sur lequel passaient les câbles de commande du gouvernail. Tandis que l’on se trouve à la poupe, on est encerclé par une brume d’Anthias. Faisant face au courant, ces petits poissons planctonophages tentent de doubler leurs congénères dans la course à la nourriture. Mais les Anthias ne sont pas franchement vaillants. Malgré la faim, ils ne s’éloignent pas. Le Gapeau est un récif protecteur.

On passe ensuite devant la verrière dont ne subsiste que le frêle squelette de fer. Sous la verrière, le moteur à vapeur repose sagement dans sa cale. Avant d’accéder au château avant, on remarque l’ouverture circulaire qui accueillait autrefois la cheminée du Gapeau. Dans Épaves déraisonnables, il est écrit que la cheminée repose dans le sable, à côté du Gapeau. Inutile de la chercher, le courant l’a certainement emportée. Dans le pont côté bâbord, on remarque un trou. Ce trou laisse entrevoir les  réserves de charbon du vapeur. On continue d’avancer jusqu’au château avant. Le couloir traversant la cabine est rendu inaccessible par une tapisserie d’huitres aux coquilles tranchantes. On ne peut découvrir l’intérieur des pièces qu’à travers les hublots. Arrière tribord c’est la cuisine. Avant bâbord, ce sont les wc dont l’émail glissant empêche toute vie de s’y fixer. De retour à la proue, on jette un dernier coup d’oeil aux cales sombres et évidée avant de remonter.

Configuration

Je me souviens de la première fois sur Le Gapeau, de nuit, avec les copains. Un pschit d’hélium dans le dos et un bloc de déco pour tout bagage, c’était l’été. Je me souviens de la naissance d’une forme dans le noir. Je me souviens de ma seconde première fois sur Le Gapeau. La première fois que je plongeais aux mélanges en recycleur. Je me souviens du bonheur de pouvoir rester longtemps profond, c’était l’hiver. Je me souviens du temps long avant de pouvoir refaire surface.

Le Gapeau est une épave discrète, visitée de temps à autre par ses riverains. On ne vient pas dans le sud pour « faire » Le Gapeau. Ce site est pourtant parfait pour les plongeurs trimix en formation ou certifiés normoxique. Le pont de l’épave se situe à 65 mètres et le fond de sable plat est à 71 mètres. Elle ne mesure qu’une trentaine de mètres ce qui permet de maîtriser le temps de l’exploration pour que les paliers ne s’envolent pas (trop).

La plongée est réalisable avec un petit-bi et une déco. Pour une quinzaine de minutes au fond prévoir une quarantaine de minutes de DTR. Sur ces sites profonds nous ne plongeons généralement qu’en recycleur. Voici la courbe d’une plongée réalisée sur Le Gapeau. Avec un diluant Tx 15/30 l’équivalant narcotique est un peu élevé – 44 mètres – mais comme il n’y a aucun risque de dépassement de la profondeur cela reste acceptable. Nous emportons sur nous un Tx 18/45 et un Nx 30 comme bail-out. Sur le bateau, nous avons du Nx 50 et de l’O2 sur la ligne de sécurité. Ici, pour 25 minutes passées au fond, il y a environ 1h de paliers obligatoires.

Photographies, croquis et courbe de plongée © KRAKENPLONGÉE

Illustration du Gapeau et informations extraites de JONCHERAY Anne et Jean-Pierre et al. Naufrages en Provence, Corse, Ligurie. Épaves déraisonnables de  Marseille à Bonifacio et à San Remo. Fréjus, Les cahiers d’archéologie subaquatique, coll. « Le livre des épaves », n°20, 2001, 61 pages.

http://cahiersarcheosub.org/

TRANSMISSION # 1

TRANSMISSION # 1

Carnet de Plongées # 1

Transmission

Rite initiatique

Il y a quelque chose de la cérémonie dans la remise du premier carnet de plongées. Le moniteur accueille le nouveau venu dans une communauté où chacun fiche et archive le temps vécu sous l’eau. D’un coup de tampon et d’une signature il officialise l’expérience. Le carnet de plongée est un passeport, un historique à soumettre au jugement de chaque nouveau directeur de plongée. Élément intime et symbolique, le carnet reflète le rapport conscient ou non entre le plongeur et sa pratique: carnet souvenir, carnet faire-valoir, carnet d’artiste, carnet perdu…

Petite, j’éprouvais une grande fierté à remplir mon carnet. Après chaque plongée, j’ouvrais le Weinberg et retranscrivais les noms de toutes les espèces rencontrées. Aujourd’hui je ne tiens plus de carnet de plongées et parfois, je le regrette. Thibault est un fétichiste du carnet, il reporte minutieusement chaque immersion. Ce qui lui plaît surtout, c’est de noter les amers et les points qui lui permettront de retourner là où il a été émerveillé. Ne le laissez jamais roder autour de votre GPS, vous vous feriez discrètement vampiriser.

Carnet de plongée

Héritage

Nous plongeons généralement sur des sites connus où nous ne courrons pas le risque d’être déçu ou de décevoir nos passagers. Peu nombreux sont ceux qui sur la simple rumeur de l’écho rebondissant osent se jeter à l’eau. Ceux-là sont possédés par l’idée d’être les premiers à explorer. C’est bien grâce à ces passionnés que nous pouvons petit à petit agrandir notre terrain de jeu. Pour eux, le carnet de plongée perd sa fonction primaire et finit par se métamorphoser en carnet d’enseignures.

Il y a quelques jours, j’ai ouvert celui de mon père. Je me suis émerveillée de mon ignorance, de toutes ces plongées que je ne connaissais pas. J’ai allumé le traceur du bateau et l’image de la Méditerranée m’y est apparue mouchetée de dizaines de petites points multicolores. J’ai pensé qu’il fallait commencer à poser des questions.

« Qu’est ce que c’est ? Là, sur les l’iso des 80 ? » Mon père met ses lunettes et réfléchit une seconde. « Ça… Des petits cailloux à langoustes, c’est très joli.

-Et celui-là? Ce n’est pas très loin, pourquoi on ne le fait jamais?

-Ah ça! C’est une épave du XIIÈME, il ne reste plus rien mais il y des canons en bronze dessus et un petit tombant derrière ».

Les épaves s’abîment, les petites roches de pas grand chose sont oubliées. Nous retomberons peut être dessus un jour mais si nous ne demandons pas aux anciens de nous livrer leurs carnets aux trésors nous n’auront pas toute l’histoire.

Isadora 1990'

Transfert

Après avoir fouillé dans le traceur, j’ai ensuite « emprunté » à mon père son coffret « Le Livre des épaves » d’Anne et Jean-Pierre Joncheray, déclarant en avoir besoin pour faire des recherches. Il sait qu’il ne le reverra jamais.

Quand j’étais enfant nous partions pour de merveilleuses croisières. L’Isadora et le bateau des Joncheray naviguaient ensemble à la recherche de nouvelles épaves. Je me souviens rigoler comme une baleine a chaque fois que je voyais Jean-Pierre enfiler son babygros rose bonbon. À bord il y avait aussi Eveline et Cedric Verdier, c’était les années 90 et les débuts de la plongée tek en France. Je me souviens avoir regardé d’un air soupçonneux ces grosses boites jaune qu’ils chargeaient sur leur dos…

Naufrages en Provence

Dans ces carnets nous voulons participer à ce transfert; renseigner, expliquer et partager nos plongées. Nous parlerons évidemment des site les plus connus puisque leur célébrité provient de leur inaltérable beauté. Mais nous voulons aussi mettre à l’honneur des plongées plus confidentielles et peut-être, dévoiler quelques secrets.

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